jueves, 18 de junio de 2015

„Mon but principal est de servir l’auteur et le compositeur. » - Un entretien avec le ténor Werner Güra

Suzanne Daumann

Avant de chanter « Winterreise », Werner Güra m’a accordé une demi-heure pour un entretien. Il m’accueille dans le foyer de son hôtel parisien. Nous allons juste nous installer pour l’interview qu’une voix d’homme appelle M Güra : Johannes Weisser traverse le foyer à grands pas. Les deux hommes s’embrassent et Johannes Weisser de nous raconter la tournée qu’il vient de faire avec la troupe de Don Giovanni et René Jacobs. C’est la Biennale d’Art Vocal à la Philharmonie de Paris, et l’hôtel est plein de musiciens. Voilà une entrée en matière :

SD : Monsieur Güra, allez-vous avoir le temps de voir certains de vos collègues ? Tout le monde est ici en ce moment…

WG : Non. En fait, je ne savais rien sur le contexte de ce concert.

SD : Vous abordez vos concerts un peu avec des œillères ?

WG : Non, ce n’est pas cela. L’organisateur a demandé Winterreise, j’étais libre, j’avais envie de la chanter, voilà tout. Ce n’est pas des œillères, c’est juste que le centre de mon attention dans ces moments-là, c’est le concert.

SD : Justement, comment vous sentez-vous en ce moment ? Un peu de trac ? Ou est-ce que cela viendra plus tard ou pas du tout ?

WG : Vous savez, au fil des ans, j’ai appris comment me préparer pour un concert. Je fais surtout attention à ma voix, un peu d’échauffement. Pour un concert comme celui-ci, c’est Christoph (Berner, le pianiste), qui a le plus de travail. Il doit prendre la mesure d’un nouvel instrument à chaque fois.

SD : Un peu comme quand on change de voiture ? En principe c’est la même chose, mais tout est un peu différent ?

WG : Exactement, c’est tout à fait cela. Donc, un peu de répétitions, puis je sais que je dois faire attention à me garder mon espace pour moi. C’est cela qui est le plus important.

SD : Est-ce que cela fait une différence de chanter « Winterreise » en plein été, comme maintenant ?

WG : Pas du tout. Nous avons répété à Zurich avant-hier, il faisait une chaleur torride, et c’était à la rigueur rafraîchissant, (rires), mais, non, cela ne fait aucune différence.

SD : Quel genre de musique écoutez-vous à la maison ?
W
G : Aucun, je n’écoute pas du tout de musique chez moi.

SD (incrédule) : Pas de musique du tout ? Silence total ?

WG : Silence total, non. Parfois, si j’ai du monde, je vais mettre un peu de musique pour l’ambiance. Mais autrement, non. C’est un peu comme beaucoup de musiciens professionnels qui écoutent quelque chose de tout à fait différent chez eux.. Le silence total, c’est quelque chose qui n’existe pratiquement plus de nos jours, non ? Pour cela il faudrait aller vraiment loin de tout pour vivre le vrai silence. Une certaine pression, et puis on entend un seul son, et tout change. Je veux dire, j’écoute de la musique plusieurs heures par jour au conservatoire, alors je n’ai pas besoin de rentrer chez moi pour en entendre encore.

SD : Le silence est un critère du coup pour le choix du lieu des vacances ?

WG : Oui… oui en fait.  À la fin du mois, nous allons en Italie pour deux semaines ; nous avons loué une petite maison à dix kilomètre de la mer, et c’est un endroit vraiment calme en effet.

SD : Quel est le rôle du public dans votre travail ?

WG : C’est différent pour chacun. Il y a des gens qui ont besoin d’un public pour donner le meilleur d’eux-mêmes, d’autres moins. Personnellement, je suis plutôt quelqu’un qui n’aime pas spécialement chanter devant un public. Ou disons que je n’en ai pas besoin. Disons que, le compositeur, le poète et le compositeur, surtout quand il s’agit de Schubert, ce sont des artistes qui sont à un niveau tellement au-dessus de nous tous – de rapprocher le public de leur travail, c’est cela, le challenge pour moi. C’est plus cela qui m’importe, pas tellement d’impressionner les gens. Le récital, c’est un format tellement minimaliste, un piano, un chanteur, on n’a pas tellement d’effets spéciaux à disposition dans ce cadre. Un peu de jeu de scène, oui, mais c’est assez réduit. Donc, si la musique passe bien, c’est là le lien pour que l’auditeur saisisse vraiment la puissance. Un beau son, ce n’est pas un but en soi, c’est le moyen de faire passer le message, de faire passer le poète, le compositeur.

SD : Vous êtes aussi enseignant – trouvez-vous que la jeune génération est plus superficielle ?

WG : Non, les étudiants ne le sont pas du tout. Par contre, nous avons affaire aujourd’hui à un monde où l’effet visuel est primordial partout. On voit cela vraiment partout, que la priorité n’est plus donnée à la qualité du chant mais à des critères purement superficiels. La superficialité est en train de devenir général, et puis il y a cette folie de la minceur. N’importe quoi, vraiment.

SD : Vous dites à vos étudiants de s’y préparer ?

WG : Je n’en ai pas besoin, dans ma classe, il n’y a que des belles femmes. (Rires)  Au conservatoire, il est arrivé une fois que nous étions obligés de dire à quelqu’un ‘tu dois perdre du poids, sinon tu n’as aucune chance’. 

SD : En dehors du chant, pratiquez-vous une activité créative, peinture, écriture… ?

WG : Non, je n’ai pas le temps pour une telle activité. Pour me ressourcer, je vais dans la nature, autour de Zurich il y a la montagne, en hiver je fais du ski, puis vous avez toutes les merveilleuses piscines… Ce n’est pas que cela ne m’intéresse pas. Plus tard, quand ce sera fini avec le chant, il se pourrait que je me mette à la peinture.

SD : Que lisez-vous en ce moment ?

WG : (Rires) Franchement, je ne saurais pas vous le dire ! Avant-hier, avant de partir, j’ai pris un livre au hasard dans l’étagère, pour le train, mais au final, je ne l’ai pas ouvert, et je ne saurai même pas vous dire ce que c’est.

SD : Et est-ce que vous suivez les actualités ?

WG : Bien sûr, je me tiens au courant dans les grandes lignes. En revanche, je trouve qu’il y a un trop-plein d’informations aujourd’hui, on est soumis à un déluge d’informations qui ne servent à personne. Que je sache ce qui s’est passé à des milliers de kilomètres, cela ne profite pas aux personnes concernées ni à moi. J’essaie de me protéger de ce genre de réactions inutiles.

SD : Dernière question. Est-ce qu’il y a un nouveau CD qui attend sa sortie chez Harmonia Mundi ?

WG : Oui ! C’est enregistré, mixé et monté et doit sortir à l’automne. Il s’agit d’un CD Beethoven.

SD : Beethoven ?

WG : Oui, Beethoven ! Ce sont des lieder et Christoph joue aussi du piano solo, des bagatelles.

SD : Comme sur le CD de Mozart alors ?

WG : Exactement, comme le CD Mozart.

SD : Merveilleux, de quoi attendre l’automne. Merci pour l’entretien !

WG : Merci à vous. J’espère que le récital vous plaira. 

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