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Monday, February 27, 2017

Turqueries en Bretagne, pour réchauffer le Nouvel An : L’Italienne à Alger de Rossini à l’Opéra de Rennes

Foto Laurent Guizard

Suzanne Daumann

Une des fonctions importantes de l’Opéra de Rennes est de s’intégrer autant que possible à la vie du département. Chaque année, une production adaptée aux petites scènes, donc avec un orchestre à effectif réduit, tourne dans les lieux alentour. C’est Gildas Pungier qui assure la transcription et dirige les musiciens de l’Orchestre Symphonique de Bretagne. Cette année, on a crée un nouveau lien en confiant la construction d’une partie des décors de cette production au Lycée Professionnel Alphonse Petit à Dol de Bretagne. Une classe de jeunes apprentis menuisiers a ainsi pu participer à la préparation d’une production d’opéra. Pour commencer 2017 dans la joie et la bonne humeur, quoi de mieux que de programmer L’Italiana in Algeri de Rossini, turquerie turbulente et burlesque. La mise en scène d’Eric Chevalier, qui assure aussi scénographie, costumes et lumière, est truffée de bonnes idées et de gags ; elle est très musicale, avec des mouvements de scène soigneusement chorégraphiés. Il suffit de penser au trio Lindoro, Taddeo, Mustafa de l’Acte II, qui est devenu un numéro de danse de revue, avec mouvements de danse à la Michael Jackson, ou au jeu de chaise musicales exécuté par le chœur, qui se termine en galop sur chaises, hilarant au possible. Le chœur d’hommes de l’Ensemble Mélisme(s), est excellent comme toujours. Simplicité oblige, la scénographie consiste en une photo agrandie d’une ville orientale en arrière-plan et deux grands panneaux blancs sur les côtés de la scène. Les costumes modernes, habits de ville pour les messieurs, robes et tenues variées pour les dames, situent la pièce en dehors de la réalité historique. On trouve des détails amusants aussi dans ces costumes : ainsi Lindoro esclave soumis à Mustafa porte un grand « M » brodé sur son polo ; plus tard, quand il aura retrouvé Isabella et décidé de fuir avec elle, le « M » sera remplacé par un « I ». Ainsi, Ali, le serviteur de Mustafa Bey, personnage buffo par excellence, porte des pantalons trop courts, qui le distinguent efficacement de l’élégance de son maître. La simplicité des décors est largement compensée par les belles voix et le jeu d’acteur des chanteurs, et par le contenu musical en général. La partition de Rossini n’a rien perdu de sa verve dans la transcription de Gildas Pungier et la direction d’orchestre de celui-ci est comme toujours pleine de grâce, détaillée et énergique. L’alto Victoria Yarovaya joue Isabella, cette Italienne à Alger, qui manipule les hommes comme des marionnettes, et tire les ficelles de l’intrigue. Sa voix chaude et versatile et sa présence scénique comique, hautaine et inébranlable, font de sa prestation un régal. Luigi De Donato, dont nous avons déjà pu apprécier à plusieurs reprises ici même la belle voix de basse, est aussi excellent comédien. Souffrant, il ne peut donner toute sa voix, mais nous récompense par un jeu de scène et une présence scénique aussi toniques que comiques. Son macho de Mustafa est tour à tour grandiloquent, dépité et auto ironique. Sandra Pastrana, soprano, joue le rôle de son épouse délaissée, Elvira. Tout comme ses collègues, elle maîtrise le chant rossinien à la perfection. Daniele Zanfardino est un Lindoro des plus attachants. Aussi à l’aise dans la colorature que dans le jeu scénique, il est aussi comique qu’élégant. Habillé en frac pour la cérémonie de mariage avec la femme de Mustafa, sourcils froncés et regard perplexe, on lui trouve un petit air Stan Laurel fort seyant. Impeccables aussi, tant pour le chant que pour leur jeu, Philippe-Nicolas Martin dans le rôle de Taddeo, l’autre soupirant d’Isabella, et les serviteurs Ali et Zulma, respectivement interprétés par Nikolaj Bukavec, baryton, et Clémence Jeanson, soprano.  Bravi tutti, et merci pour cet après-midi de divertissement, qui permet de commencer avec le sourire une nouvelle année. 

Thursday, October 20, 2016

A magical Lohengrin in Nantes Angers Opéra on September 16, 2016

Photo: Angers Nantes Opera

Suzanne Daumann

“It’s like the murmur of such a wondrous brook.” That is how little Nepomuk, the nephew of Adrian Leverkühn, the hero of Thomas Mann’s Doktor Faustus, comments on the stories that are read to him. We might say the same about the splendid concert representation of Wagner’s Lohengrin that is given to us in Nantes tonight. Right with the overture and its hair-raising pianissimos, Pascal Rophé and the Orchestre National des Pays de la Loire take us to a far away land. Wagner in concert version might sound like a bit of a dare, his operas being a tad longish. Not at all, quite on the contrary: when one is not constantly wondering about the sense of this object or that on the stage, or about the strangeness of some costumes, one understands much better this arch-romantic, archetypical story, with its deep psychological subtexts. Especially tonight, as the story is being told in such a marvellous way. Pascal Rophé conducts the ONPL without baton, intelligently penetrating and enlightening the work in all its dimensions. He gives it an intense permanent drive that pushes the story, inexorable like Nepomuk’s wondrous brook. In spite of the grand Wagnerian orchestra, he keeps a light fluid sound. The tempi are always just so, thus he takes the duo Ortrud – Telramund in the second act unusually slowly. Instead of leading to heaviness however, this tempo underlines the dramatic impact of this key scene. The excellent cast does the rest: soprano Juliane Banse is splendid as Elsa, dreamy and ethereal; her elegant round voice remains smooth unto the highest forte. Elsa, come to think of it, is an adolescent: she dreams of her Prince Charming, lets herself be charmed by the serpent Ortrud, and finally rejects Prince Charming on the wedding bed. Ortrud, on the other hand, is woman in all her aspects; she impersonates everything feminine that man is afraid of. Catherine Hunold, whom we already loved in Rennes in this part and are happy to meet again here, incarnates her with brio, and in every sense of the word. Her Ortrud is an undaunted woman who knows just what she wants, and shoulders her responsibilities. The mezzo-soprano, just as her character, is not afraid of meeting the challenge. Generous and ample voice, free and natural, she has no trouble with the highest and the lowest notes of the part; her gold and honey timbre doesn’t keep her from adding a bit of spite if need be. With her, it’s easy to understand that the number one protagonist of the story is Ortrud; she is not only the power-hungry sorceress who will go to any length to become mistress of the Duchy of Brabant, she lives by the Germanic creeds and gods and tries to halt the victory of Christendom with its emblematic symbol of the Holy Grail… Her husband, Friedrich von Telramund, is just her puppet, really. Tonight it’s English baritone Robert Hayward who takes on the part. Deep ringing timbre, intense stage interaction – with these two it’s easy to imagine the nightly castle around them as they sing their duet.  German tenor Daniel Kirch, whom we already noticed in Die Tote Stadt here in Nantes, is Lohengrin. With his warm and slightly metallic timbre, he is a manly and courageous Lohengrin, the perfect Grail’s knight indeed. French bass Jean Teitgen sings the part of King Heinrich with elegance and dignity. His herold is sung by Philippe-Nicolas Martin, just as elegantly and with impeccable diction. A Wagner evening as it should be, exalting the mind and enchanting the soul, that ends in unending and well-deserved applause. Bravi tutti and thank you!  

Un Lohengrin plein de magie à Nantes Angers Opéra le 16 septembre 2016

Foto: Nantes Opera

Suzanne Daumann

« Ça bruit comme un murmure magique. » Ainsi commente le petit Nepomuk, le neveu du compositeur Adrian Leverkühn, héros du Dr Faustus de Thomas Mann, les histoires qu’on lui raconte. Et c’est ainsi que nous pourrions commenter la splendide représentation de ce Lohengrin en version concert. Dès l’ouverture, l’Orchestre National des Pays de la Loire, dirigé par Pascal Rophé, nous transporte dans un pays lointain. Wagner en version de concert, cela pourrait sembler osé, ses opéras étant un tantinet longuets. Il n’en est rien, au contraire : on comprend mieux cette histoire archi-romantique, archétypique, quand on n’est pas obligé de se demander le sens de tel ou tel objet sur scène, ou de tel ou tel choix de costumes. Ce soir, surtout, l’histoire est narrée de façon magistrale. Pascal Rophé dirige l’ONPL à mains nues, avec une intelligence qui pénètre et éclaire l’œuvre dans toutes ses dimensions. Il lui instille un souffle intense et permanent qui fait avancer l’histoire comme ce ruisseau qui bruit dans un murmure magique. Avec le grand effectif wagnérien et les deux chœurs, il garde la légèreté. Les tempi sont toujours justes  ; il prend ainsi le duo Ortrud – Telramund de l’Acte II avec une lenteur qui pourrait être lourde, mais en fait souligne toute la force dramatique de cette scène charnière. La distribution n’est pas en reste : la soprano Juliane Banse est splendide dans le rôle d’Elsa, rêveuse et éthérée avec sa voix qui reste douce et élégante dans les aigus les plus forts. Elsa, tout compte fait, est une adolescente qui rêve du prince charmant, se laisse charmer par le serpent qu’est Ortrud, et finalement rejette son prince charmant sur le lit nuptial. Ortrud, en revanche, est une femme, elle est LA femme. Catherine Hunold, remarquée déjà à Rennes dans ce rôle et que nous sommes heureux de retrouver ce soir, l’incarne avec brio et dans tous les sens du terme. Avec elle, Ortrud est une insoumise, une femme qui sait ce qu’elle veut et n’a pas peur d’assumer ses responsabilités. La mezzo-soprano, à l’instar de son personnage, n’a pas peur d’aller à la limite. Grande voix généreuse et ample, libre et naturelle, elle atteint facilement les graves et les aigus de son rôle ; avec son timbre d’or et de miel, elle sait aussi instiller une goutte de fiel dans les paroles de la sorcière quand il le faut. C’est grâce à elle que l’on comprend que le personnage protagoniste numéro un de l’histoire, c’est Ortrud. Elle n’est pas seulement la sorcière avide de pouvoir, cherchant à tout prix à s’emparer du duché de Brabant, elle est aussi une païenne qui prie les dieux germaniques et repousse l’avènement du christianisme, avec son symbole emblématique du Graal… Son époux, Friedrich von Telramund, n’est que sa marionnette, en fin de compte. Ici, il est interprété par le baryton anglais Robert Hayward. Timbre grave, jeu de scène intense – tous les deux nous font imaginer tout un monde autour d’eux. Le ténor allemand Daniel Kirch, remarqué déjà dans Die Tote Stadt ici même, est Lohengrin. Avec sa voix au timbre chaleureux, avec un peu de métal, il est un Lohengrin viril et valeureux, un preux chevalier bien comme il faut.  La basse élégante Jean Teitgen interprète le roi Heinrich avec dignité et une diction impeccable. Son héraut enfin est le baryton Philippe-Nicolas Martin, tout aussi élégant. Soirée wagnérienne envoûtante donc, qui se termine par des applaudissements à n’en plus finir et bien mérités. Bravi tutti, et merci !